Pour un psychanalyste, la souffrance psychique résulte de l'écartèlement entre la psychologie de l’individu et la pression sociale. Cet inévitable tiraillement entre la nature (cristallisée autour des pulsions individuelles) et la culture (où foisonnent interdits et injonctions) se résout sur le divan en partant de l’expression des symptômes. L’hypothèse psychanalytique est que leur décomposition va mener à la compréhension du mécanisme et donc à la guérison du patient. Les techniques psychanalytiques sont conçues pour permettre cette dissection, durant laquelle des entités intrapsychiques seront postulées et positionnées jusqu’à obtention d’une explication plausible. L’interprétation est alors un instrument dans les mains de l’analyste.
La stratégie thérapeutique postule que, disposant de l’explication, le patient aura le ressort de s’ajuster au monde et de continuer sa route, le thérapeute l’accompagnant de manière plus ou moins prescriptive en fonction de sa posture, de son expérience et de sa disponibilité. A charge pour le patient de modifier son mode de fonctionnement et son comportement pour que la même cause ne produise plus les mêmes effets malheureux.
La gestalt, en postulant l’inséparabilité de la figure et du fond, de l’organisme et de son environnement, ne cherche plus à expliquer le premier par le second, mais s’attache à expli-citer ce qui les lie, en se limitant à une approche phénoménologique. Le postulat est que cette explicitation phénoménologique (par opposition à l’explication psychanalytique) est un véritable processus. Elle se déroule davantage qu’elle ne s’obtient, au sens où il s’agit d’une démarche conjointe, active et ouverte. Elle contraste avec un travail psychanalytique qui aurait pour mission de faire émerger une causalité.
Pour le praticien gestalt, l’explication est écrasante et figeante, elle tue dans l'œuf le potentiel créatif et émergent de la rencontre. Le patient et le thérapeute sont tous deux personnellement impliqués, en quête explicite d’éléments nouveaux et potentiellement significatifs pour le patient, avec un désintérêt non dissimulé quant au pourquoi (qui constitue souvent l’essentiel du récit), en faveur d’une sensibilité centrée sur le comment (la façon dont le récit est déplié). Le thérapeute n’est plus le détenteur des clés d’analyse, il devient le fond sur lequel des figures intéressantes pour le patient peuvent se déployer.
La confrontation entre organisme et environnement n’est donc plus source de problèmes appelant une guérison, mais opportunité d’ajustement et de croissance. La raison d’être de la cure n’est pas de régler un problème, c’est plutôt d’installer un contexte propice à l’expression de l’élan vital du patient et de sa capacité de régulation et d’ajustement.
La Dynamique en Spirales pose un regard sur la séquentialité des différents paradigmes d’existence qui se succèdent au cours de la vie et au cours de l’histoire. Un “paradigme d’existence”, c’est un ensemble de valeurs et de compétences, une dynamique de pensée, une façon de se représenter la marche du monde et sa place dans le monde, qui se décline dans tous les domaines de vie: mode d’apprentissage, rapport au pouvoir et à l’autorité, mode d’habitat, circulation de l’information, mode d’attachement, etc. Ces paradigmes émergent et se succèdent comme résultante de la nécessaire adaptation à un contexte de vie changeant: les mécanismes de survie et les capacités humaines se développent en réaction aux pressions du milieu, de nouvelles conditions exigeant de nouvelles compétences.
Chaque paradigme apporte à la fois une réponse appropriée à des problèmes qui se posent pour la première fois, tout en installant son propre lot de questions nouvelles et de problèmes originaux. Le paradigme dominant colore le rapport au monde, aux autres et à soi-même, ce impacte le monde, concourant ainsi à l’évolution du contexte de vie. Ce qui ne manquera pas de requérir, un peu plus tard, un nouveau paradigme pour répondre à de nouveaux problèmes, de sorte que les capacités humaines évoluent, au cours de la vie et au cours de l’histoire, permettant des réactions et des modes de vie précédemment impensables.
Les paradigmes décrits par la SD s’enchaînent donc de manière cyclique (apparition, épanouissement, étiolement puis inclusion et dépassement par le paradigme suivant), s’incluant et se transcendant les uns après les autres.
Une analyse spiralienne se limite à être une représentation à un moment t. Ces représentations évoluent inévitablement avec le temps. La lecture spiralienne distingue explicitement une ligne du temps individuel, psychologique, l’humeur du moment (s’étalant sur l’espace d’une vie) et un temps collectif, sociologique, le zeitgeist (commençant à l’apparition des hominidés jusqu’à nos jours).
La SD établit une corrélation entre ces deux lignes du temps en constatant que le long d’un parcours de vie, l’individu traverse les uns après les autres les paradigmes portés par les générations qui l’ont précédé. Ces paradigmes s’empilent les uns sur les autres, comme une succession de poupées russes gagnant en ampleur au fur et à mesure que la suivante englobe les précédentes. La SD réalise ainsi une synthèse des psychologies du développement et de l’approche humaniste qui fleurissent durant les années 50-60-70. Elle caractérise et qualifie de “niveau d’existence” chacune de ces étapes de développement individuel et collectif, et constate la similitude entre ces deux parcours qui traversent les mêmes paradigmes.
Elle observe également que l’installation d’un nouveau niveau d’existence se fait dans le rebond entre paradigmes égocentrés plutôt projectifs (“le monde est à moi”) et paradigmes sociocentrés plutôt introjectifs (“je suis au monde”).
Une analyse spiralienne n’établit aucune vérité historique ni aucun mécanisme pour le futur. Elle donne, à un moment t, une représentation des systèmes de valeurs à l'œuvre chez un individu et/ou dans un collectif et une représentation de la dynamique de changement en cours. Cette double représentation ne postule aucun mécanisme intrapsychique ni aucune entité psychologique ou sociologique.
La première représentation constate l’existence clinique (pour l’individu) et historique (pour la société humaine) d’égrégores de valeurs et d’intentions qui coexistent à un moment donné pour former un ensemble temporairement plus ou moins viable.
La deuxième mesure le niveau d’énergie mobilisé sur différentes focalisations inhérentes au processus de changement.
Ces sauts ne se font pas spontanément. Ils coûtent de l’énergie. Ils se produisent lorsque les conditions de vie interdisent l'homéostasie dans le niveau d’existence prévalent à un moment donné. Le changement tant attendu (individuel et/ou collectif) s’amorcera alors, pour autant que les ressources nécessaires soient disponibles, sous la forme du basculement d’un paradigme d’existence vers le suivant. Cela se fera en laissant dans le sillage une longue traînée d’acceptations et de rejets multiples dans les niveaux antérieurs, mais aussi vis-à-vis des niveaux ultérieurs tels qu’ils sont imaginés. La réécriture permanente du récit de soi se fait tout au long du parcours de vie. Ce script mouvant apporte une cohérence a postériori au passé tel que l’individu se le représente aujourd’hui, légitimise le présent et autorise éventuellement une réflexion sur le futur. Il englobe, explicitement ou implicitement, chacun des niveaux de la spirale, tant ceux qui ont été traversés que ceux qui s’ébauchent devant nous. Ce processus est proactif, agressif au sens gestaltien du terme (il procède d’une intention) et circonstancié (il prend en compte le contexte). Il est aussi ouvert, dans la mesure où les niveaux d’existence ultérieurs ne préexistent pas, ils émergent de ce qui se passe ici et maintenant, en incluant et en transcendant les niveaux déjà visités, embarquant tout ce qui a été digéré… et tout ce qui est resté sur l’estomac. La réécriture permanente du récit de soi permet aux individus et aux sociétés de maintenir dynamiquement une identité perçue comme plus ou moins cohérente (quête existentielle) malgré (grâce à) un contexte changeant.
Nous appellerons alpha le “passé souvenu maintenant”. Alpha s’exprime par un vécu, par un système de pensée et par des émotions. Alpha n’est porteur d’aucune causalité historique objective. Alpha est la traduction phénoménologique des égrégores intentionnels à l'œuvre chez l’individu, porteur de son histoire et exposé à son contexte du moment.
Appelons alpha’ son “futur projeté maintenant”. Alpha’ n’a pas grand chose à voir avec la situation future idéalisée qu’une démarche de coaching ou de développement personnel pourrait forcer. Il s’agit davantage de projections et d’introjections actives (et passablement éphémères) basées sur les expériences novatrices récentes.
Le découpage spiralien, qui identifie des niveaux d’existence psychologiquement et sociologiquement caractérisés, permet d’effectuer cette redécouverte de l’histoire de manière circonstanciée, puisque l’exploration du temps personnel se fait en résonance avec les bouleversements paradigmatiques traversés sur les plans familiaux, amicaux, professionnels et sociaux. En postulant que la psychologie récapitule la sociologie, la spirale dynamique renoue peut-être avec une approche de la temporalité que la gestalt n’aborde guère.
En portant l’attention sur une décomposition explicite entre les dissonances (beta), les tensions (gamma) et les potentialités du moment (delta), la pratique spiralienne élargit le champ en se dotant d’un vocabulaire éprouvé et documenté, à même de décrire la dynamique de changement d’un individu et/ou d’un collectif.
Au niveau gamma, ancré dans un passé sédimenté sous forme de craintes, d’injonctions et d’angoisses , se traduisant par des freins et des obstacles qui font l’actualité de l’individu, une gestalt spiralienne pourrait permettre la réappropriation des expériences passées faites à chaque niveau de la spirale, contribuant ainsi au déploiement du récit. Mal menée, cette démarche induit cependant le risque de succomber à nouveau aux charmes surannés de la causalité et de forcer un ajustement inhibant du patient. Bien menée, elle met à disposition une trame qui permet de remonter le fil des intentions, au gré des expériences de vie.
Au niveau delta, se projetant vers le futur, expérimenté aujourd’hui à petites doses sous la forme de micro-expériences novatrices, une gestalt d’inspiration spiralienne pourrait constituer un fond sur lequel s’installent les expériences récentes du patient, lui permettant ainsi de se construire un futur-projeté-maintenant suffisamment signifiant et énergisant. Mal menée, le praticien gestalt pourrait être tenté de devenir acteur d’un changement qui n’appartient pourtant qu’à son patient. Bien menée, la démarche pourrait appuyer plus explicitement l’élaboration d’un scénario personnel dûment revisité, susceptible de devenir le prochain paradigme existentiel du patient, ouvert à de nouvelles aventures et de nouvelles expérimentations, puis susceptible, par effet d’entraînement, de faire évoluer son environnement.
Synthèse
Je conclus en décrivant ci-dessous une hypothèse que je tenterai d’étoffer dans un prochain billet.
La psychanalyse a installé les bases nécessaires pour permettre un premier niveau d’action thérapeutique, focalisé sur l’explication et sur la prescription. Dans son application contemporaine, elle s’apprécie aujourd’hui dans une perspective psychopathologique et curative.
La gestalt permet de renouer avec le potentiel novateur inhérent à toute situation de tension, en l’absence de psychopathologie marquée. Elle met le focus sur l’interaction créatrice entre le patient et son environnement, ici et maintenant. Elle ne vise aucun changement direct. L’action conjointe entre patient et thérapeuthe consiste à développer la capacité d’ajustement créateur du patient.
La spirale dynamique apporte une grille de lecture permettant de reconstruire une nième fois un récit de soi porteur de sens, tant en termes de passé-souvenu-maintenant pouvant être assumé que de futur-projeté-maintenant suffisamment significatif en énergisant.
Je fais le pari qu’une pratique combinant une approche gestalt et un regard spiralien enrichit l’une et l’autre pratique.
La gestalt y gagnerait une référence temporelle qui lui permettrait d’aborder plus explicitement la construction du récit de soi, bénéficiant du vocabulaire et des égrégores intentionnels décrits par la spirale dynamique.
La spirale dynamique y gagnerait un cadre de référence empruntant plus explicitement à la phénoménologie, favorisant ainsi une pratique plus épurée, risquant moins de mélanger et de “spiraler” à tout-va les situations et les comportements, en ne permettant pas aux intentions de se déployer dans toute leur richesse et leur complexité.